FICTION : 2029, UNE PANDEMIE ET 0,5°c DE PLUS

Chapitre 1

26 juin 2032, Montpellier

Antoine Arbogast se leva à cinq heures cinquante comme à son habitude pour aller prendre son poste d’infirmier anesthésiste au CHU de la Colombière à Montpellier, après deux jours de repos.

Dehors comme dedans il faisait déjà 32°c, et la moiteur de l’atmosphère le faisait transpirer à grosses gouttes. La canicule durait depuis trois semaines, et la température en ville montait à 45°c de moyenne en journée, avec des pics locaux à 50°c, parfois plus. Elle ne descendait pas sous les 30°c la nuit, ce qui fatiguait fortement les organismes.

La situation était d’autant plus difficile que la climatisation qu’il avait installée suite à la dernière canicule, quand il avait emménagé pour commencer ses études à l’IFSI, ne fonctionnait plus, et pour cause : la chaleur persistante avait mis plusieurs centrales nucléaires au ralenti, les cours d’eau étant trop chaud pour pouvoir refroidir les réacteurs. Depuis quelques jours, EDF organisait donc des coupures locales d’électricité pour délester les réseaux. La dernière avait démarré la veille au soir vers vingt heures et durait encore, visiblement.

Antoine but une tasse du café de la veille, non réchauffé ce qui le fit grimacer à la première gorgée, tout en écoutant le flash info au moyen de la radio à pile qu’il avait achetée récemment :

« …voici le flash de six heures sur France Inter, présenté par Florence Parabellos.

Bonjour à tous.

Pour la journée d’hier, le Covid 31 a fait 8 537 morts, le total s’élevant à 1 712 228 décès en neuf mois en France. La canicule qui dure depuis trois semaines aggrave malheureusement ce bilan déjà catastrophique, et les mutations du virus sont si nombreuses et rapides que les vaccins ne parviennent pas à enrayer l’épidémie. Malgré tout, un nouveau traitement anti viral appelé Pércimécine semble porteur d’espoir. Il commence à être distribué et utilisé dans les hôpitaux.

Des émeutes ont eu lieu hier soir dans quelques villes, faisant plusieurs morts. Les gens souffrent de la chaleur, de l’enfermement, de la peur du virus, mais aussi parfois de la faim, ce qui génère une situation explosive.

Le gouvernement a donc décidé hier de prolonger ‘l’état d’urgence catastrophe sanitaire et climatique’, comme on l’appelle désormais, et de maintenir le couvre-feusurveillé avec le renfort de l’armée. Le premier ministre rappelait en fin de soirée que seuls les personnels essentiels pouvaient circuler de dix-huit heures à sept heures du matin.

Les inondations géantes par endroit, les sécheresses dans d’autres réduisent drastiquement la production alimentaire mondiale, et provoquent un manque croissant de denrées de base pour nourrir la population. Les ruptures dans les chaines logistiques, directement liées à la pénurie d’essence, se multiplient. Le transport routier est perturbé depuis plusieurs jours, et des commerces alimentaires ferment par manque de stock.

Hier l’Agence Internationale de l’Energie a rappelé qu’elle avait prévenu il y a plus de dix ans que nous risquions de vivre des tensions dans la production de pétrole autour de 2030, suivies d’une contraction continue de l’offre, mais cela n’avait pas été suivi d’effets. Ecoutons les mots du président de la république, qui l’a répété dans son dernier discours :

« …Les difficultés d’approvisionnement que nous connaissons depuis deux ans auraient pu être mieux anticipées par mes prédécesseurs. Il aurait fallu apprendre à se sevrer progressivement au lieu de continuer à pomper de plus en plus d’or noir partout où l’on pouvait, même en arctique. Ce faisant nous aurions évité que la concentration en CO2 dans l’atmosphère ne continue d’augmenter… »

Depuis son élection en avril, le chef de l’état tente de reprendre la main sur ce qu’il nomme les dérives consuméristes. Il s’efforce également, ce sont ses mots, de « faire comprendre au pays que les pandémies seront désormais chroniques, que le climat est en train de totalement déraper, et que les règles du jeu doivent rapidement changer ».

En attendant, il a demandé au gouvernement de tenir une réunion de crise afin de trouver des solutions pour maintenir le calme… »

Il coupa le poste.

– Pff, ça ne s’améliore pas, se désola-t-il.

Il pensa : « ces temps-ci les problèmes s’accumulent : épidémie, canicules, flux migratoires sans précédent vers les pays riches, difficultés énergétiques, inondations récurrentes, et ça s’accélère ces derniers jours… bon, on se doutait bien que ça arriverait lorsqu’on a dépassé le seuil de 1,5°c de réchauffement global. Mais franchement pas si vite… Et pas si fort… Ma sœur avait raison, ils se sont quand même bien foutus de notre gueule ; nos gouvernants nous ont raconté pendant des années que la transition énergétique, et la capture carbone allaient nous sauver, mais tout ceci n’est pas arrivé. Quand l’AIE a fait savoir qu’il aurait fallu dédier quasiment toute la production énergétique mondiale à la décarbonation de l’atmosphère pour atteindre l’effet attendu, on a bien déchanté. En réalité nous n’avions ni le temps disponible ni les ressources pour déployer ces technologies à une échelle suffisante. Et le pire c’est que les gouvernants le savaient. »

Pris dans ses pensées et se levant pour poser sa tasse dans l’évier, il s’écria :

– Quel cynisme tout de même !

Après un passage rapide dans la salle de bain, Antoine sortit de chez lui et enfourcha son vélo pour se rendre à l‘hôpital.

Sur le chemin il constata, comme tous les matins, à quel point son quartier s’était dégradé ces derniers mois. Avec la montée des eaux et les pluies diluviennes de l’hiver passé, certaines zones de la ville, comme Saint Anne, avaient été inondées durant plusieurs semaines, et laissées à l’abandon par manque de bras pour nettoyer, pandémie oblige.

Plus loin, près du jardin des plantes, il croisa un comité de quartier en colère qui bravait la canicule après avoir vu toute sa production en agriculture urbaine brulée par la chaleur… Hélas, la commune n’avait pas géré le problème des ilots de chaleur en ville…

Quand il arriva sur le parking de l’hôpital un peu avant sept heures, il faisait déjà 34°c. N’entendant plus leur ronron caractéristique, il constata avec effroi que les groupes électrogènes installés à l’extérieur et prenant le relais pendant les coupures, étaient à l’arrêt.

– Déjà en panne d’essence ? Pourtant c’est un hôpital, plutôt essentiel comme bâtiment quand même, se questionna-t-il à voix haute. Où est l’aide des services publics ?

En se dirigeant vers l’entrée du personnel, il constata que les tentes covid installées à proximité étaient pleines à craquer, et que des malades attendaient dehors à même le sol, décédant parfois à cause de la chaleur. La morgue étant saturée, et avec le système de réfrigération à l’arrêt, l’odeur commençait à être difficile à supporter. Le personnel médical, désemparé, faisait avec les moyens du bord.

– Fais chier !  Vociféra-t-il. Louise me répète souvent que ça risque de se dégrader d’un coup, mais là les derniers jours sont vraiment inquiétants. Je devrais peut-être l’écouter et quitter la ville, ce sera surement plus calme à la campagne.

Il se souvint de sa discussion, trois jours auparavant, avec le médecin-chef de son service : « Y a plus beaucoup de flics dans le coin tu sais, Antoine. Avec le peu de moyens qu’ils ont et les agressions à répétitions qu’ils vivent depuis des années, beaucoup d’entre eux ont préféré aller s’occuper des leurs. Et le personnel de l’hôpital, qui vit a peu près la même chose, commence à faire de même. »

Pensif, il demeura figé quelques instants à l’entrée du bâtiment principal, jusqu’à se faire interpeller par une voix familière :

– Hé, Antoine ! Le héla un de ses collègues qui sortait de son service de nuit, qu’est-ce que tu fous là ? Une bande d’excités est venu braquer nos réserves d’essence dans la nuit, y a plus de jus pour alimenter les services ! Moi j’me barre, tant pis, et tu devrais faire pareil ! ajouta-t-il en partant à toute vitesse.

Toujours immobile, Antoine essaya de se reprendre. C’était la nouvelle de trop.

– Ok se dit-il, respire un grand coup… Je crois que ça y est, le château de cartes s’effondre. C’est le moment de suivre le plan de secours imaginé avec Lou.

Louise, sa sœur, était de trois ans son ainée. Ecologiste convaincue, elle militait dans plusieurs associations environnementales comme Adrastia ou eXtinction Rebellion depuis sa prise de conscience de la gravité de la situation en 2021. Elle avait quitté Montpellier trois ans après pour créer une ferme permacole dans le petit village de Tourtour situé dans les collines de l’arrière-pays varois ou vivaient leurs parents et leur grand-mère paternelle. C’était un refuge idéal, selon ses propres mots.

– Allez, je me casse. J’arrive Lou ! décida-t-il à voix haute, comme si elle pouvait l’entendre.

Il enleva sa blouse, fit demi-tour, et enfourcha son vélo pour retourner chez lui. Une fois arrivé, il mit leur plan à exécution ; Il prit son sac à dos, le remplit de vêtements, de quelques vivres et d’une gourde, d’une carte routière, prit son badge d’infirmier pour tenir lieu d’autorisation de déplacement, s’arma de son pistolet arbalète car « on ne sait jamais », et fila en vélo à la gare de Saint Roch pour prendre le train en direction du Var.

Lorsqu’il arriva à la station ferroviaire, en nage, un message placardé sur l’entrée signalait que le réseau était impraticable :

« La SNCF est au regret de vous annoncer que par mesure de précaution, le service ferroviaire est suspendu jusqu’à la fin de la canicule. Les rails subissent en effet des déformations importantes à cause de la chaleur, et les caténaires sont fragilisées, ce qui a provoqué des incidents critiques menant à l’arrêt de la circulation sur le réseau sud.

La gare est donc fermée jusqu’à nouvel ordre. »

– Putain ça va être plus compliqué que prévu… deux cents cinquante kilomètres en vélo, j’en ai pour deux jours ! se désola-t-il à haute voix.

Il se prit la tête dans les mains, désemparé, et ne put retenir quelques tremblements nerveux. Pour se ressaisir il inspira un grand coup, et se réconforta avec les mots de sa sœur l’avant-veille au téléphone :

– Ça ne sent pas bon frérot, si ça tourne mal, rejoins-moi ici, on saura se serrer les coudes. On a des provisions, notre source coule encore, et l’entraide entre voisins produit des miracles. 

Sa sœur, avec le temps, avait créé un réseau alimentaire autonome et résilient dans son village, en mobilisant les habitants du coin. Cela lui avait pris huit ans, mais les progrès étaient spectaculaires comme il l’avait à nouveau constaté lors de son séjour en septembre de l’année précédente, juste avant cette nouvelle crise sanitaire.

Depuis, les habitants de Tourtour parvenaient à s’alimenter avec des produits cultivés et transformés sur place. Plusieurs moulins à farine et à huile avaient été remis en état, et on y pratiquait l’agroécologie depuis plusieurs années. Un réseau de transport décarboné comprenant vélobus et traction animale permettait de maintenir les échanges dans un rayon de vingt kilomètres, car plus aucun habitant n’y roulait au pétrole. Une monnaie locale avait même été créée, et permettait à chacun d’y pratiquer un troc équitable.

Un vrai village gaulois.

Et même si le régime alimentaire local pouvait paraitre frugal à un citadin habitué à l’opulence des supermarchés, les villageois parvenaient à y vivre heureux, sainement, et en quasi autarcie. C’était peut-être pour cette raison que le virus s’y propageait beaucoup moins qu’ailleurs.

« Allez Antoine, bouge-toi, t’as pas le choix ! se dit-il. Y a de la route, mais tu pourras toujours faire une halte à Arles ce soir, chez Max ton vieux pote. Il aura peut-être envie de t’accompagner… Je risque d’avoir du mal à circuler avec les restrictions, mais bon, y a plus grand monde pour surveiller de toute façon. Ça devrait le faire par les petites routes vers l’est. Si je n’ai pas de soucis en chemin, je peux arriver demain soir à Tourtour. »

Déterminé, il tenta d’appeler sa sœur, en croisant les doigts pour que le réseau 6G fonctionne.

‘Pas de réseau’, lui répondit l’écran de son iPhone. Depuis la canicule et les coupures électriques, le réseau tombait régulièrement en rade.

– OK, on va tenter avec le lien satellite Starlink de ce bon vieux pollueur d’Elon Musk.

Il bascula en mode iSat et lança l’appel… Au bout de trois sonneries Louise répondit avec une voix légèrement déformée :

– How are you my dear brother ? dit-elle dans un anglais parfait.

– Salut ma sisteur, lui répondit-il comme à chaque coup de fil.

C’était une petite phrase rituelle qu’ils aimaient employer depuis leur enfance.

– Je vais débarquer chez toi, c’est la merde ici.

– Ouf ! justement, viens vite, on a vraiment besoin de toi d’urgence, papa n’a pas réussi à sortir de sa transe chamanique hier soir, et il est toujours bloqué ! Avec maman on espérait que tu puisses l’aider comme la dernière fois avec l’hypnose. Tu seras la quand ? On est inq…

La communication coupa soudainement. Il réessaya mais sans succès.

‘Pas de réseau’.

– Mince, foutu téléphone, grogna-t-il.

Alors il s’adressa à distance à son père, comme s’il pouvait l’entendre :

– Hé ! papa, il faut que tu arrêtes tes expériences de chamane quand je ne suis pas là ! C’est trop risqué !

Il analysa ensuite la situation :

– Il faut que j’aille l’aider, et que je me magne du coup. Et pas moyen de prévenir Max pour ce soir. Je vais peut-être devoir me faire une nuit à la belle étoile… On verra bien, y a pas le choix ! 

Il remonta sur son VTT, et quitta la gare à toute vitesse en direction du centre commercial Odysseum, situé à l’est de la ville.

Il avait déjà fait le trajet pour Arles en vélo deux ans auparavant par les petits chemins, pour se lancer un défi avec Max comme ils le faisaient régulièrement. Il savait par ou passer.

– Allez, dans quatre heures je suis à Arles, si tout va bien…

19 avril 2021, Jean-Pascal BOIS

Publié par permaingenieur

Ingénieur conseil et formation en transition écologique

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :