FICTION : 2029, UNE PANDEMIE ET 0,5°c DE PLUS

Chapitre 1

Nous sommes le 26 juin 2029.

Noé se lève à 5h50 comme à son habitude, pour aller prendre son poste d’infirmier anesthésiste au CHU de la Colombière à Montpellier, après 2 jours de repos.

Dehors la chaleur est étouffante, il fait 32°c. La canicule dure depuis 3 semaines, et la température en ville monte à 45°c de moyenne en journée, avec des pics locaux à 50°c, parfois plus. Elle ne descend pas sous les 30°c la nuit, ce qui fatigue fortement les organismes.

La situation est d’autant plus difficile que la climatisation qu’il a installée suite à la canicule de 2019, quand il a emménagé pour ses études à l’IFSI, ne fonctionne pas et pour cause : la chaleur persistante a mis les centrales nucléaires au ralenti, les cours d’eau étant si chaud qu’il est devenu difficile de refroidir les réacteurs. Depuis quelques jours, EDF organise donc des coupures locales d’électricité pour délester les réseaux. La dernière a démarré hier soir vers 20h et dure encore, visiblement.

Noé boit son café lyophilisé non réchauffé, tout en écoutant le flash info au moyen de la radio à pile qu’il a achetée l’avant veille :

« …voici le flash de 7h sur France Inter, présenté par Florence PARACUELLOS. Bonjour à tous, pour la journée d’hier, le COVID 28 a fait 3537 morts, le total s’élevant à 712 228 morts en neuf mois. Les mutations du virus sont si nombreuses et rapides que les vaccins ne parviennent pas à enrayer l’épidémie. La situation est dégradée par les difficultés énergétiques auxquelles nous faisons face, affectant la production de vaccins et la chaine du froid. Le gouvernement a décidé hier de prolonger « l’état d’urgence catastrophe sanitaire et climatique », comme on l’appelle désormais, et de maintenir le confinement différencié surveillé par l’armée. Le premier ministre rappelait en fin de soirée, que seuls les personnels essentiels peuvent circuler de 7h du matin à 18h.

Des émeutes ont eu lieu dans la soirée dans de nombreuses villes, faisant des dizaines de morts. Les gens souffrent de la chaleur, de l’enfermement, de la peur du virus, mais aussi parfois de la faim, ce qui génère une situation explosive.

En effet, les ruptures dans les chaines logistiques, directement liées à la pénurie d’essence, se multiplient. Le transport routier est fortement perturbé depuis quelques jours, et beaucoup de commerces alimentaires ferment par manque de stock, ou sont pillés.

Le groupe TOTAL avait pourtant prévenu dès 2021 que nous risquions de vivre des tensions sur l’offre en pétrole à partir de 2025, comme nous l’a rappelé hier le porte parole du groupe, mais cela n’avait pas été suivi d’effets. Les difficultés dans l’approvisionnement que nous connaissons depuis 2 ans, aggravées par la crise sanitaire mondiale, ont provoqué des pénuries dans de nombreuses régions. Le stock stratégique national a donc été réquisitionné pour alimenter l’armée et les services « essentiels ».

Le gouvernement quant à lui, s’est rassemblé en réunion de crise, et tente de maintenir le calme… »

Il coupe le poste.

 » – Pff, ca ne s’améliore pas, pensa-t-il. Après la fin de la COVID 19, en 2023, avec les autres soignants on avait pensé être tiré d’affaire. Et comme on n’a pas eu de grosse canicule ou de tempête depuis la même année, on a voulu oublier, on a fait la fête. Mais depuis un an, tout repart en couille, et ça s’accélère ces derniers jours. OK, les climatologues nous avaient prévenu que ça recommencerait, lors du franchissement des +1,5°c de réchauffement du globe en 2027. Mais franchement on ne pensait pas que ça arriverait si vite…et pas si fort »

Après un passage rapide dans la salle de bain, Noé sort de chez lui et enfourche son vélo pour se rendre au CHU. Il constate, comme tous les matins, à quel point son quartier s’est dégradé depuis quelques mois. Avec la montée des eaux et les pluies diluviennes de l’hiver dernier, certaines zones de la ville, comme Saint Anne, ont été inondées durant plusieurs semaines, et laissées à l’abandon par manque de bras pour nettoyer, pandémie oblige. Plus loin, près du jardin des plantes, un comité de quartier en colère brave le confinement, après avoir vu toute sa production en agriculture urbaine brulée par la sécheresse… Hélas, la commune n’a pas géré le problème des ilots de chaleur…

Quand il arrive à l’hôpital à 7h, il fait 34°c. N’entendant plus leur ronron caractéristique, il constate avec effroi que les groupes électrogènes installés à l’extérieur sont à l’arrêt, après avoir fonctionné durant les dernières coupures.

 » – Déjà plus d’essence ? Pourtant c’est un hôpital, plutôt essentiel comme bâtiment quand même « , se questionne t il à voix haute.

Il constate que les tentes COVID sont toujours saturées, que les malades attendent dehors, décédant souvent à cause de la chaleur. La morgue étant pleine, avec le système de réfrigération à l’arrêt, l’odeur commence à être prégnante. Le personnel médical, désemparé, fait avec les moyens du bord.

 » – Fait chier ! se dit il. Ma sœur avait raison quand elle me disait que ça risquait de se dégrader d’un coup. Je devrais peut être l’écouter et quitter la ville, avant que les bandes organisées qui font la loi dans les quartiers ne débarquent pour prendre le contrôle. »

Il se rappelle sa discussion d’il y a trois jours avec le médecin chef de son service : « Y a plus un seul flic dans le coin ! Avec le peu de moyens qu’ils ont et les agressions à répétitions qu’ils vivent, beaucoup ont préféré aller s’occuper de leurs familles. Et le personnel de l’hôpital commence à faire de même ».

Il demeure prostré quelques instants, jusqu’à se faire interpeller :

 » – Hé Noé, le hèle un de ses collègues qui sort de son service de nuit, qu’est ce que tu fous là ? Une bande est venu braquer nos réserves d’essence dans la nuit, y a plus de jus pour alimenter les services ! Moi j’me barre, tant pis, et tu devrais faire pareil ! » ajoute t il en partant à toute vitesse.

Toujours figé, Noé essaie de se reprendre.

 » – Ok se dit il, respire un grand coup… Je crois que ça y est, c’est le moment de suivre le plan de secours imaginé avec Mel. « 

Mélie, sa sœur, est de 3 ans son ainée. Elle milite dans plusieurs associations environnementales comme ADRASTIA ou eXtinction Rebellion depuis sa prise de conscience écologique en 2019, et a quitté la ville en 2021 pour créer une ferme permacole dans l’arrière pays varois, ou vivent leurs parents. C’est un refuge idéal, selon ses propres mots.

 » – Allez je me casse ! J’arrive Mel ! » crie t il, comme si elle pouvait l’entendre.

Il jette sa blouse, et fait demi tour. Arrivé chez lui, il prend son sac à dos, le remplit de vêtements, de quelques vivres et d’une gourde, d’une carte routière, prend son badge d’infirmier pour tenir lieu d’autorisation de déplacement, s’arme de son pistolet arbalète (« on ne sait jamais »), et file en vélo à la gare de Saint Roch pour prendre le train en direction du Var.

Lorsqu’il arrive, en nage, un message placardé sur l’entrée signale que le réseau ferroviaire est impraticable. Les rails, dilatés et déformés par la chaleur, n’assurent plus un guidage sécuritaire des trains. La gare est donc fermée.

 » – Putain ça va être plus compliqué que prévu… 250 kilomètres en vélo, j’en ai pour 2 ou 3 jours ! »

il se prend la tête dans les mains, désemparé, et ne peut retenir quelques sanglots. Pour se ressaisir il inspire un grand coup, et se réconforte avec les mots de sa sœur l’autre jour au téléphone :

 » – Ca sent pas bon frérot, si ça tourne mal, rejoins moi ici, on saura se serrer les coudes. J’ai pu faire des provisions, notre source coule encore, et notre réseau d’entraide local est très actif. »

Sa sœur, avec le temps, a créé un réseau alimentaire résilient dans son village, en mobilisant les habitants du coin. Cela lui a pris 8 ans, mais les progrès sont spectaculaires comme il l’a vu lors de son dernier séjour, juste avant cette nouvelle crise sanitaire. La population parvient à s’alimenter avec des produits cultivés et transformés sur place. Plusieurs moulins à farine et à huile ont été remis en état, et on y pratique l’agroécologie depuis plusieurs années. Un réseau de transport décarboné (vélobus, traction animale) permet de maintenir les échanges dans un rayon de 20 kilomètres, car plus aucun habitant n’y roule au pétrole. Un vrai village gaulois. Et même si le régime alimentaire local peut paraitre frugal à un citadin, les villageois parviennent à y vivre heureux, en quasi autarcie. C’est peut être pour cette raison que le virus s’y propage beaucoup moins vite qu’ailleurs.

 » – Allez Noé, bouge toi, t’as pas le choix ! se dit il. Y a de la route, mais je pourrai toujours faire une halte à Arles ce soir, chez Max mon vieux pote. Il aura peut-être envie de m’accompagner. Je risque d’avoir du mal à circuler avec le confinement, mais bon, y a plus grand monde pour surveiller de toute façon. Ca devrait le faire par les petites routes. Si je n’ai pas de soucis en chemin, je peux arriver demain soir chez Mel. »

Déterminé, il tente d’appeler sa sœur, en croisant les doigts pour que le réseau 6G soit fonctionnel.

« Pas de réseau » lui répond l’écran de son iPhone. Depuis la canicule et les coupures électriques, le réseau tombe régulièrement en rade.

 » – OK, on va tenter avec le lien satellite Starlink de ce bon vieil Elon Musk. »

Il bascule en mode iSat et lance l’appel…au bout de 3 sonneries, Mélie décroche et répond, avec une voix légèrement déformée par le lien satellite :

 » – Salut brother…
– Salut sister, je vais débarquer chez toi, c’est la merde ici.
– OK justement, viens vite, on a vraiment besoin de toi de toute urg… » et la communication coupe soudainement. Il réessaie mais sans succès. Plus de connexion.

 » – Mince, qu’est ce qui peut bien se passer ? J’espère qu’il n’est rien arrivé aux parents. Bon au moins Mel m’a parlé, ça va, se rassura t il. Et pas moyen de prévenir Max pour ce soir. Je vais peut être devoir me faire une nuit à la belle étoile… On verra bien, pas le choix ! »

Il enfourche son VTT, et quitte la gare à toute vitesse en direction du centre commercial Odysseum, vers l’est de la ville. Il a déjà fait le trajet pour Arles en vélo il y a 2 ans par les petits chemins, pour se lancer un défi avec Max. Il sait par ou passer en évitant la civilisation.

 » – Allez, dans 4 heures 30 je suis à Arles, si tout va bien « 

A SUIVRE…

19 avril 2021, Jean-Pascal BOIS

Publié par permaingenieur

Ingénieur conseil et formation en transition écologique

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